Résumé
Après avoir rappelé en quoi le système éducatif est fondamentalement adultiste, ce texte[1] cherchera à comprendre pourquoi la majorité des lycéens et des étudiants participant aux mouvements sociaux de fin 2026 désirent pourtant que davantage de moyens y soient alloués, et se demandera pourquoi ils sont, pour cela, prêts à s’allier avec leurs professeurs, qui sont pourtant leurs oppresseurs. Enfin, la conclusion présentera une réponse anti-adultiste appropriée à ce type de situation.
Introduction théorique
L’éducation est oppressive. Le système d’enseignement consiste en ceci que des adultes accomplis, les professeurs, transmettent des savoirs à des mineurs ou à de jeunes adultes, sous la contrainte et au travers d’un rapport de pouvoir asymétrique, symboliquement et parfois physiquement violent. D’un côté, les professeurs retirent de ce travail de transmission par la domination un important capital symbolique, et sont également rémunérés par l’État. De l’autre, les élèves et étudiants ne retirent de leur travail d’apprentissage forcé qu’un capital culturel plus ou moins valorisable.
Par ailleurs, cette domination et cette exploitation scolaires sont invisibilisées, naturalisées et éternisées par les adultes, et en particulier par les professeurs de l’institution, ce qui permet à cette dernière de perpétuer son fonctionnement, tout en camouflant sa nature de mode de production[2].
Le système éducatif remplit ainsi trois fonctions interconnectées :
1) Perpétuer le capitalisme, en transmettant aux futurs adultes accomplis des compétences et des diplômes différenciés, qu’ils pourront inégalement valoriser sur le marché du travail, soit en tant que membres du prolétariat vendant aux capitalistes leur capacité à travailler, soit en tant que membres de la classe capitaliste achetant cette force de travail (Baudelot et Establet, 1975).
2) Perpétuer la domination adulte (Bonnardel, 2015), en participant à faire intérioriser aux enfants des dispositions à obéir aux adultes et à les considérer comme naturellement supérieurs, que ce soit au sein du système éducatif (ce qui permet à ce dernier d’être perpétué), mais aussi dans les autres sphères de la société, et notamment dans la famille.
3) Perpétuer toutes les dominations, en participant grandement à faire intérioriser aux enfants le coût de la révolte, et le principe même de hiérarchie et d’obéissance, qui est déployé par tous les systèmes de domination.
Le travail des professeurs n’est ainsi pas uniquement un travail de transmission par la domination, mais également un travail de transmission de la domination, qui, couplé à celui effectué par les parents dans la famille, reproduit non seulement la domination des enfants par les adultes, mais également la domination patriarcale, raciste, validiste, ou encore classiste, que ce soit dans le système éducatif lui-même, et dans les autres sphères de la société.
Il faut, enfin, rappeler que le pouvoir institutionnalisé des adultes au sein du système éducatif (et des autres institutions adultistes) y est la condition nécessaire aux violences des adultes à l’encontre des enfants, qu’elles soient d’ordre « éducatives ordinaires » (servant à reproduire l’ordre adulte), racistes, ou bien encore sexistes et sexuelles.
Le paradoxe et ses réponses
Mais alors, si le système éducatif est fondamentalement oppressif, pourquoi les mouvements lycéens et étudiants de fin 2026 ont-ils pour principale revendication que les moyens qui y sont alloués soient augmentés ? Pourquoi des professeurs soutiennent-ils ces mouvements ? Et pourquoi les lycéens et étudiants acceptent-ils de faire alliance avec ceux qui sont pourtant leurs oppresseurs ?
Autrement dit : pourquoi ces mouvements de jeunes ne sont-ils pas fondamentalement anti-adultistes ?
Question 1 : Pourquoi les revendications des lycéens et des étudiants sont-elles centrées autour des moyens ?
Selon moi, le centrage des revendications des lycéens et des étudiants autour de la question des moyens alloués au système d’enseignement, et donc en opposition à l’austérité néolibérale[3], s’explique principalement par deux choses.
Premièrement, par la nature temporelle du rapport social de domination adulte, soulignée par Tal Piterbraut-Merx dans La domination oubliée (2024), et qui consiste en ceci que les membres de la classe dominée, les enfants, finissent nécessairement par devenir des membres de la classe dominante, des adultes. Car si cette spécificité de la domination adulte peut permettre à d’anciens dominés de se remémorer l’oppression qu’ils ont vécue dans le passé, et de soutenir la lutte anti-adultiste sur cette base, il est aussi vrai qu’elle peut pousser des mineurs et jeunes adultes à se projeter dans leur avenir, et agissant en fonction de leurs intérêts de futurs adultes accomplis. Ainsi, ils peuvent en venir à se mobiliser non pas contre l’éducation oppressive qu’ils expérimentent actuellement, mais en faveur d’une éducation oppressive de meilleure qualité, qui leur permettra d’acquérir plus tard un meilleur travail salarié, et donc de meilleures conditions de vie[4].
Deuxièmement, par la naturalisation et l’éternisation de ce rapport social, précédemment évoqués, qui empêchent les mineurs et jeunes adultes de théoriser leur oppression, et de se projeter dans un avenir collectif au sein duquel la domination adulte n’existerait plus, ce qui les empêche également d’imaginer et de porter des revendications concrètes et matérielles au sujet de leur oppression, et de les considérer comme légitimes, alors même que la domination vécue est, elle, très concrète et matérielle. Logiquement, ces mineurs et ces jeunes se rabattent donc, au pire, sur l’idée de tenir jusqu’à devenir adulte, au mieux, sur l’idée d’améliorer les conditions dans lesquelles ils sont oppressés et exploités ici et maintenant, sans remettre fondamentalement en cause cette oppression et cette exploitation[5], qu’ils ne parviennent pas à considérer comme non nécessaires à leur socialisation.
Question 2 : Pourquoi des professeurs soutiennent-ils ces mouvements ?
À mes yeux, les professeurs soutenant ces mouvements le font pour au moins trois raisons.
Premièrement, parce que ce soutien prolonge leur rôle de professeur. En effet, ces derniers ont pour fonction sociale de participer à « éduquer/élever » les enfants, c’est-à-dire 1) d’en faire des individus productifs pour le capitalisme, et donc capables de survivre à ses normes, et 2) d’en faire des membres de la classe dominante adulte, capables d’élever à leur tour d’autres enfants au sein de la famille et du système éducatif, et d’ainsi perpétuer la domination adulte. Au vu de ces éléments, il n’est pas étonnant de voir des professeurs défendre des mouvements lycéens et étudiants demandant davantage de moyens pour l’éducation.
Deuxièmement, du fait de la naturalisation de l’enfance précédemment citée, car les professeurs ont eux-mêmes intériorisé l’idée que les enfants formeraient un groupe naturel, naturellement inférieur et vulnérable[6], et qu’ils devraient donc être particulièrement protégés, ce qui pousse une partie d’entre eux à s’opposer à la violente répression des mouvements lycéens par l’État. Autrement dit, c’est en partie par paternalisme adultiste que les professeurs en viennent à participer aux mouvements, en s’interposant physiquement entre leurs élèves et la police, et en clamant qu’il est honteux que des policiers frappent des mineurs[7],[8] cela au lieu d’affirmer qu’il est honteux que des policiers répriment des manifestants tout court, quel que soit leur âge.
Troisièmement, et tout simplement, parce que ces professeurs ont un intérêt matériel direct à soutenir un mouvement qui souhaite l’augmentation des moyens dédiés à l’enseignement, puisque cela améliorera leurs conditions de travail et augmentera leur salaire.
D’une certaine manière, d’ailleurs, l’on peut considérer que les professeurs ont partiellement été à l’origine du mouvement, non seulement en participant à faire intérioriser aux élèves le caractère éternel et bénéfique de l’institution éducative, mais également en se plaignant auprès d’eux de leur salaire et de leurs conditions de travail, participant ainsi à leur faire penser que le principal problème de l’enseignement serait le manque de moyens.
Question 3 : Pourquoi les lycéens et les étudiants acceptent-ils de faire alliance avec leurs oppresseurs ?
La réponse à cette dernière question découle logiquement des réponses apportées aux précédentes. Si les lycéens et les étudiants s’allient à leurs professeurs, c’est parce qu’ils considèrent à tort que le système d’apprentissage oppressif est indépassable, et que lutter pour son bon fonctionnement constitue le meilleur moyen d’améliorer leurs conditions matérielles d’existence.
Élèves et professeurs s’allient pour réclamer plus de moyens pour le système d’enseignement, de manière similaire à la façon dont mari et femme peuvent s’allier afin de revendiquer une augmentation des revenus du ménage, cela même si ce ménage les construit comme ayant des intérêts opposés en raison de l’exploitation domestique (Delphy et Leonard, 2019).
L’unité commune est, dans les deux cas, fondée sur l’ignorance de la domination, sa mise sous le tapis.
En conclusion
L’on peut affirmer que ces mouvements lycéens et étudiants ne sont pas anti-adultistes, car les jeunes s’y mobilisent en tant qu’élèves désirant un système éducatif plus fonctionnel, plutôt qu’en tant que membres de la classe des enfants, qui désireraient non seulement que ce système se voit attribué plus de moyens, mais également qu’il soit contrôlé par eux et véritablement mis à leur service, ce qui ne peut se faire que par une réappropriation des moyens de production scolaires[9], et par leur profonde modification, en vue que ceux-ci servent réellement les intérêts des enfants, plutôt que ceux des adultes et des capitalistes.
Toutefois, le remplacement du mode de production scolaire par une autre institution ne se fera pas en un jour[10]. Il nécessitera des luttes et des conquêtes, qui auront elles-mêmes besoin de revendications concrètes pour être menées.
À l’heure actuelle, le travail des anti-adultistes matérialistes se doit d’être triple :
-D’une part, iels doivent mener sur le terrain un travail de conscientisation politique, et de dénaturalisation du système éducatif et de la domination adulte, en s’adressant prioritairement aux éléments les plus radicaux des mouvements lycéens et étudiants, qui sont en réalité pour la plupart réceptifs aux discours concernant la domination adulte, mais n’en ont simplement jamais, ou très peu, entendus parler. Ce travail devrait permettre la multiplication des revendications anti-adultistes de la part des concerné.e.s eux-mêmes.
-D’autre part, iels doivent lutter contre les effets problématiques de la nature temporelle de la domination adulte, en rappelant aux lycéens et aux étudiants que même s’iels peuvent individuellement échapper à l’oppression en devenant des adultes accomplis, cette oppression continuera d’exister pour les prochaines générations d’enfants, et d’avoir sur elles des effets psychologiquement et physiquement néfastes, générant souffrances et traumatismes, et pouvant parfois même conduire jusqu’à la mort.
-Enfin, iels doivent continuer à théoriser la domination adulte, ainsi que la stratégie globale qui permettra son abolition. C’est, soit dit en passant, ce que je me propose de faire au sein de mon prochain article, dans lequel je reviendrai notamment sur l’importance de se fonder en classe des enfants, sur ce que j’entends exactement par là, ainsi que sur la manière d’y procéder, dans une perspective résolument intersectionnelle.
L’auteur
Enzo Bessaïes, 23 ans, militant anti-adultiste matérialiste, théoricien politique autodidacte et étudiant en master 1 de sciences sociales à l’Université Paris 8.
Mon site internet : https://www.anti-adultisme.fr
Ma chaîne Youtube : Un Principal Ennemi – YouTube
Pour me contacter : UnPrincipalEnnemi@proton.me
Bibliographie indicative[11]
Baudelot, C., & Establet, R. (1975). L’école primaire divise. Éditions François Maspero.
Bonnardel, Y. (2015). La domination adulte. L’oppression des mineurs. Éditions Myriadis.
Delphy, C., & Leonard, D. (2019). L’exploitation domestique. Éditions Syllepse. Traduit de l’anglais par Annick Boisset. Édition originale : Delphy, C., & Leonard, D. (1992). Familiar exploitation : A new analysis of marriage in contemporary western societies. Éditions Polity Press.
Piterbraut-Merx, T. (2020). « Enfance et vulnérabilité. Ce que la politisation de l’enfance fait au concept de vulnérabilité », Les cahiers du Cerfee, 57, Éducation et socialisation, (en ligne). DOI : https://doi.org/10.4000/edso.12317
Piterbraut-Merx, T. (2024). La domination oubliée. Politiser les rapports adulte-enfant. Éditions Blast.
Notes
Article écrit le 05/10/2026, finalisé et initialement diffusé le 06/10/2026. ↑
Je conceptualiserai plus précisément ce « mode de production scolaire » au sein d’un futur article. ↑
L’austérité néolibérale touche davantage les établissements des quartiers populaires et racisés en raison du classisme et du racisme de l’État, raison pour laquelle les mouvements y sont nés. ↑
Paradoxalement, cela peut aussi les pousser à ne pas se mobiliser, voire à s’opposer au moins partiellement aux mobilisations, par peur de compromettre leur éducation et donc leur avenir professionnel, peur qui peut être d’autant plus grande que l’on provient d’un milieu défavorisé. ↑
Par exemple, certains lycées et certaines universités ont pour revendication la prise de mesures disciplinaires à l’encontre de professeurs accusés de violences sexistes et sexuelles, sans pour autant remettre massivement en question la position de pouvoir institutionnalisée qui a permis à ces adultes de commettre ces violences en premier lieu, et qui leur permet généralement de s’en sortir à bon compte. ↑
Pour une critique anti-adultiste de cette idée, voir Piterbraut-Merx (2020). ↑
De la même manière dont on clame parfois qu’il est honteux qu’un homme frappe une femme parce que les femmes seraient naturellement plus faibles. ↑
Par ailleurs, cette idée est également prononcée par des mineurs ; qui ont également intériorisé l’idée de leur propre infériorité ; car elle leur offre un argument leur permettant de convaincre les adultes de les défendre, eux et leur mouvement, de la même manière que les adultes l’utilisent entre eux pour se convaincre de le rejoindre. ↑
Comprenant, de manière non exhaustive, les tables, chaises, tableaux et locaux qui permettent la mise au travail scolaire. ↑
Et ce remplacement ne suffira pas, à lui seul, à mettre fin à la domination adulte, puisque cela nécessitera aussi l’abolition des autres institutions oppressant et exploitant les enfants, tel que le mode de production domestique. ↑
Je n’ai pas lu l’intégralité de ces textes, mais une partie ont pu inspirer directement ou indirectement mes analyses. ↑
